LA MAISON DU PATRIMOINE DE LOCARN (22) A ACCEPTÉ DE PARTAGER AVEC NOS LECTEURS UNE PARTIE DE SES RECHERCHES SUR L’HISTOIRE ET LA VIE DES ARDOISIÈRES EN BRETAGNE. CE DEUXIÈME ARTICLE, SIGNÉ PAR LÉNA GOURMELEN, EST RÉALISÉ À PARTIR D’UNE COLLECTE DE TÉMOIGNAGES D’ANCIENS ARDOISIERS.

Crédit photo : Christophe FOREST

J’ai commencé à l’âge de 14 ans. Mes parents n’avaient pas les moyens de me garder à l’école. Presque tous les enfants qui allaient travailler làdedans, ils avaient soit un père, soit un oncle, un cousin qui y travaillait déjà.

Mais pour Victor, l’ardoisière, c’est un monde nouveau: ses parents sont cultivateurs, et à ses débuts il se sent un peu perdu. Chez Zon, c’est le contraire : il fréquente le carreau depuis toujours.

Son père, fendeur à Kergonan, « fait la nounou » les jeudis ; la mère, étant ouvrière agricole, ne peut le garder. Leur apprentissage va durer trois ans. Ils en gardent un bon souvenir : un maître juste et pas de bizutage. Joseph, lui, se souvient de son arrivée à Guernanic en Gourin, du morceau de tabac à chiquer et du verre de rouge : « Si vous ne prenez pas ça, vous ne ferez jamais un bon ouvrier… » Il a tout recraché.

L’apprentissage terminé, chacun s’installe à son compte :

« On était payé aux pièces. Et toutes les ardoises n’étaient pas payées au même taux. Les plus grandes étaient payées plus cher que les petites. »

C’est là tout l’enjeu de l’apprentissage : comprendre la pierre, détecter les indices invisibles aux yeux du profane qui permettront de bien travailler la matière et d’en tirer le maximum d’ardoises : 

Crédit photo : Christophe FOREST

Pour gagner à peu près son mois, il fallait faire 10 000… 10 000 ardoises. 4 à 500 par jour. Si tu avais de la bonne qualité, tu faisais plus. D’autres fois, tu faisais moins. Chaque fendeur avait sa cabane, son loch. Quand il faisait beau, on était bien dehors, mais quand il pleuvait ! Pour fendre, on était à l’intérieur. On était un peu à l’abri. En hiver, c’était dur quand il gelait.

Et puis les ardoises ne supportent pas le gel, donc il fallait bien les couvrir. On mettait des chiffons sur les repartons pour que ça reste humide.  Le métier était très dur, se souviennent Victor et Albert, en hiver, quand il faisait zéro degré, et avec les mains toujours humides ! C’était dur ! Quelquefois, quand ça gelait dur, on avait du mal à décoller les repartons les uns des autres.

Le fendeur travaillait dos courbé. Il ne pouvait pas garder la position très longtemps et alternait fente et taille de l’ardoise. Souvent, avant l’arrivée des scies mécaniques, la matinée était consacrée au quernage des blocs. Cette opération avait lieu devant les ateliers.

La mine, le fond : Louis avoue que la première fois qu’il est descendu au fond à moins 110 mètres dans l’ardoisière de Kerrouec, il éprouvait de l’appréhension. D’autant qu’en cas de panne de courant, il aurait fallu remonter par les échelles !

On n’était pas trop fi er quand il fallait remonter ainsi, surtout qu’il n’y avait pas de garde-corps et qu’on voyait le fond à 100 mètres en-dessous de nous, renchérit Zon. On envoyait les fendeurs qui ne faisaient pas le minimum de rendement exigé travailler au fond pendant un mois ! C’était leur punition.

Détail du vitrail de Sainte-Barbe
Dessin par Pierre Toulhoat, 1977, église de Maël-Carhaix
(cliché Maison du Patrimoine)

Joseph se souvient de la poussière et du bruit qui y régnaient ! Bruits du treuil, des marteaux perforateurs, des explosions qui noyaient chambres et galeries dans la poussière. Et le travail était pénible: Et tous souffraient plus ou moins de la silicose.

Dans la mine, c’était dur aussi ! Fallait monter les échelles. Il y avait des bancs de 3,33 mètres à découper, il y avait des chaînes de 5 mètres de long avec des maillons… Traîner ça sur une échelle ! Et puis, après il fallait enchaîner les blocs ! Tout ça dans l’humidité.

Ceux qui faisaient des galeries, c’est rare qu’ils voyaient l’âge de leur retraite. Ils étaient obligés de travailler dur, puisqu’ils étaient payés au mètre de galerie qu’ils faisaient !

Mais le métier leur plaisait. On y trouvait une certaine liberté :

« L’été, on pouvait se permettre d’aller travailler dans les fermes. On nous demandait, d’ailleurs, pour les moissons… Mais moi, ça ne m’intéressait pas trop. On n’était pas faits pour ça ! On était dans l’ardoise, pas pour la campagne.  Pourtant on était à la campagne ! »

D’ailleurs,

« il y avait encore des ardoisiers qui avaient des petites fermes. Comme nous, ma femme et moi. On avait 6 vaches et quelques poules. Le soir, quand j’arrivais à la maison, j’aidais ma femme, et le matin avant de partir », raconte Albert.

Et puis, il y avait la camaraderie.

« Pour la Sainte-Barbe, on faisait la fête. On buvait un coup ! Oh, pas trop, mais pour Sainte-Barbe, la patronne des carriers. C’était un jour chômé, chômé mais payé. »

Il n’y avait pas que pour la Sainte- Barbe que l’on trinquait, les occasions étaient assez nombreuses ! On « baptisait » les naissances, les fi ançailles, les mariages, le certifi cat d’études des enfants… il y avait aussi des occasions moins solennelles : achat d’une voiture ou achèvement de la construction d’une maison. Mais il faut dire que les carriers étaient nombreux à l’époque !

Et puis, on fêtait les retraites. Victor, Albert, Zon et les autres ont fêté les leurs, et pourtant tous retourneraient volontiers sur le carreau. « À condition d’avoir à nouveau 14 ans ! » conclut Albert

Atelier de sciage des blocs
Ardoisière de Moulin-Lande, Maël-Carhaix
(collection Maison du Patrimoine)

La maison du patrimoine
Place du Centre – 22340 Locarn
Tél. 02 96 36 66 11
Mail : maison.dupatrimoine@wanadoo.fr